Rencontre avec Jean-Philippe Padié, l'homme qui murmurait à l'oreille des cailloux.

Publié le par Loïck

 


Installé depuis 2003 sur le terroir de Calce Jean-Philippe Padié représente le renouveau et l’avenir du Roussillon.  Amateurs de vins qui en mettent plein la vue et sur-concentré, merci de passer votre chemin. Amateurs de vins fins, délicats, et minéraux les vins du domaine Padié vous raviront. Ils sont tranchants, précis et d’expression raffinée, à l’image des mots de Jean-Philippe à travers cette interview.

Jean-Philippe Padié a choisi d’accompagner certaines de ses paroles en chansons. Elles sont toutes disponibles sur  le lecteur Deezer de ce blog, n’hésitez pas.



- Qui es-tu?

Un apatride qui a voulu retrouver ses racines paysannes.

Je suis né à Châteaudun en Beauce, j’ai vécu toute mon enfance en Bourgogne, mais toute ma famille (parents…) est du Tarn-et-Garonne, de Nègrepelisse exactement.

« Qu’il est loin mon pays, qu’il est loin… »
(Nougaro)


- Qu’est ce qui t’a amené au vin?

Mon grand-père paternel, Pépé René, faisait « chabrot » dans sa soupe tous les midis. Quand je fus en âge de goûter (vers 6 mois… non je déconne, c’était plutôt 10 ans), ce fut ma première expérience de vin. C’était ce vin paysan de tous les jours, sans prétention. Le vin aliment. Et puis, un peu plus tard, en cherchant un vin qui pouvait accompagner les foies gras familiaux, mes parents se sont retrouvés chez Robert Plageoles à Gaillac. Là ce fut la vraie révélation ! J’ai plus bu ses paroles que ses vins. C’était la première fois que je découvrais une personne aussi passionnée par son métier, avec de la fierté pour sa terre, ses cépages. Un guerrier. Inoubliable. Ensuite, de retour dans ma Bourgogne adoptive, où le vin me paraissait snob et élitiste (n’étant pas de ce milieu, on se sent toujours un peu exclu, surtout gamin), j’ai changé ma façon de voir les choses. Et puis, les études aidant, s’orientant de plus en plus pour la connaissance du vivant (l’agronomie), j’ai choisi la vigne et le vin (ou l’inverse). Se nourrissant à chaque fois de rencontres, avec des compagnons d’internat, des professeurs… Notamment Michel Flanzy et Jean-Michel Boursiquot à l’Agro Montpellier, qui transmettent autant d’humanité que de compétences techniques.

« L’enfance… »
(Brel)


- Parles-nous de tes débuts.

Premier job : chef de culture au Mas Amiel. Une urgence de trouver un CDI pour éviter l’armée (désolé mais ce n’était pas mon trip l’uniforme). 150 ha à gérer, avec une dizaine de salariés. C’est depuis cette époque que mon système capillaire s’est raréfié. Mais j’ai découvert des gens, des cépages, des terroirs… Je ne pouvais plus quitter le Roussillon. Surtout après avoir rencontré Gérard Gauby. J’aimais déjà ses vins, et puis ce fut le bonhomme. Une énergie positive et contagieuse se dégage de lui. Un fou de terre, de vigne et de vin. Encore un guerrier. Toujours en éveil. Il fallait que je travaille pour lui. Certains marins vous parlent de l’appel du large, pour moi c’était plutôt l’appel de la terre, version paysannerie. Ne plus être un petit cadre derrière un bureau, mais avoir les mains, les pieds dans la terre pour se sentir vivant. J’ai beaucoup appris avec Gérard, Ghislaine et Lionel pendant deux ans. Et puis un jour j’ai voulu écrire ma petite histoire, faire ma propre musique, mon propre vin. C’était en 2003. Je n’aurais pas fait le pas sans ma compagne Agnès, qui m’a donné confiance en moi. Le faire pour ne pas avoir de regrets. Et puis, des amis qui ont toujours été à mes côtés (Pat, Bru, Ingrid… la liste est trop longue pour citer tout le monde). Mais c’est avec Guillaume (Jouquet pour être précis) que je me suis associé pour mettre en commun nos compétences et nos sensibilités. « A deux, c’est mieux ». Nous étions tous les deux au lycée à Beaune. Le fil de la vie nous a réuni à Calce, non sans détours. Guillaume lui est un vrai nomade, toujours en mouvement. Un pied à Calce, l’autre en Afrique pour MSF, mais la tête partout. C’est la passion du vin, de la vigne, des gens qui nous a réunis. Nous sommes sur la même longueur d’onde pour faire le vin que nous aimons, et satisfaire ceux qui l’apprécie aussi.

« Quand j’étais petit, j’étais un Jedi… »
(Dionysos)


- Pourquoi Calce? Le terroir?

C’était une évidence. J’ai toujours entendu dire par Gérard que « Calce est le plus grand terroir du monde ». Même si c’est dit avec le sourire pour provoquer un peu les gens, je pense que c’est un terroir unique, et qu’il n’est pas loin de la réalité ! Et puis la seule vérité est dans le verre. Le jour où j’ai goûté « Coume Gineste 96 » ou « Muntada 99 », je ne pouvais pas choisir un autre endroit. Et puis il y a le paysage. Le ciel, la tramontane qui souffle tout le temps, la mer, le Canigou… Où que l’on soit sur le territoire, il y a de l’horizon. Il n’y a pas de limites. C’est un bonheur quotidien pour le regard et l’âme. L’énergie qui se dégage de ce lieu est magnétique. Une fois qu’on y goûte, on ne peut faire machine arrière.

« Au Mont Sans-Souci… »
(Jean-Louis Murat)


- Comment travailles-tu?

Le plus naturellement possible. Une évidence encore une fois. Pas de chimie à la vigne. De l’herbe qui pousse, des insectes et des oiseaux qui reviennent, sans parler de ce qu’on ne mesure pas à l’œil nu dans le sol. Une terre qui reprend une odeur, une texture. Des souches qui se régulent par elles-mêmes en fonction du millésime. La vie qui revient. Alors en cave, c’est pareil, faire confiance au raisin. Le respecter pour avoir la vraie expression de son origine : Calce.

«Il faut que tu respires… »
(Mickey 3D)


- Ta gamme est composée de 5 vins, peux tu nous les décrire?

Chaque vin a une histoire et une identité bien marquée. Ce sont avant tout les vignes qui s’expriment, via mon petit œil. Ils naissent à la vigne, en fonction de ce que j’observe et ressent avant la récolte. Les raisins sont assemblés dès le départ, dans les cuves ou le pressoir, en sachant que ça fera tel ou tel vin. Après la messe est dite. L’élevage (donc la patience) fait son boulot ensuite. Là aussi c’est juste de l’attention et de l’écoute. On devrait peut-être parler « d’éducation » finalement. Alors pour faire simple en quelques mots :

Calice : « le bojo maison »

Petit Taureau : « mais moi c’est pas pareil » (Nougaro)

Ciel Liquide : « amer et vainqueur » (Baudelaire)

Fleur de Cailloux : « le riesling maison »

Milouise : « le vin-racines »




- Au jour d’aujourd’hui es tu satisfait du résultat ?

Pas encore, et à mon avis jamais. Faire du vin est une quête.

« Rêver un impossible rêve… »
(Brel)


- Dans les choses que tu as faites quelles sont celles que tu ne referais pas ?

J’ai fait beaucoup d’erreurs. Il faut juste en avoir conscience et s’en servir pour progresser. Chaque année est différente. Il faut « se remettre à poil » tous les ans. L’expérience fait son boulot inconsciemment aussi.

«Tu verras, tu verras…»
(Nougaro)


- Peux-tu nous parler de ta perception du Roussillon viticole?

Comme dans la chanson de FFF : « le pire et le meilleur ». Mais c’est une région en mouvement. C’est ça qui est génial. Il y a une diversité de terroirs que peu de région française possède (peut-être la Corse). C’est un pays à la fois rude (pour son climat extrême) et envoutant. Tout est possible ici. Il y a un patrimoine viticole exceptionnel : des vieilles vignes, des cépages préservés… Il faut juste prouver que nos vins peuvent rentrer dans la cour des grands. On a tout ce qu’il faut. L’histoire ne joue pas en notre faveur. Il faut la réécrire doucement mais sûrement.

« Avec le temps… »
(Léo Ferré)


- Et du Languedoc ?

Pareil, à quelques nuances près. Le Languedoc s’est bougé le c… avant le Roussillon. C’est certainement pour ça que les gens font l’amalgame entre ces deux régions. Mais il faut prouver que le Roussillon est différent.

« Je suis un petit taureau, mais moi c’est pas pareil… »
(Nougaro ).


- Il y a une vague de jeunes talents dans ta région dont tu fais parti….

La profession connait un renouveau. C’est une question de génération, de changement d’époque, de mentalités… Nous sommes nombreux à vouloir retrouver la terre, chose qu’ont peut-être fuit nos parents. On vient avec l’envie, c’est tout.

« La mauvaise réputation… »
(Brassens)


- As-tu l’impression que les mentalités changent vis-à-vis du LR ?

A 200 %. Mais non sans mal, car c’est un peu traumatisant pour le consommateur non averti, qui a l’image antérieure d’une région de vin de masse, et qui voit des vins pouvant être aussi chers que des Bourgognes ou des Bordeaux. Il faut une ouverture d’esprit suffisamment large pour comprendre tout ça. Etre curieux, réceptif, et ne pas avoir trop d’à priori. Ce n’est pas forcément naturel chez nous les Français !

« 700 millions de chinois, et moi, et moi, et moi… »
(Dutronc)


- Comment vois-tu l’avenir du Languedoc-Roussillon vitivinicole?

Je ne suis pas Madame Soleil, mais je crois que nous sommes sur un chemin intéressant : un GR, avec pas mal de dénivelé et des virages dans tous les sens, mais avec des paysages magnifiques et surprenants en perspective.


- Que penses-tu de la nouvelle réforme des AOC ?

Ne pas avoir peur de l’avenir, surtout quand on est fiers de nos terroirs.


- Quels sont les producteurs que tu apprécies dans cette région?

Côté cœur : Gauby (mon « père »), Olivier Pithon (mon « pote »).

Pour leur précision : Tom Lubbe (domaine Matassa), Cyril Fahl (Clos du Rouge Gorge), Olivier Jullien.


- Quelles sont les vins que tu bois ?

Je déguste tout ce qui se présente, mais je bois uniquement ceux qui me donnent des émotions.

« Marie-Christine… »
(Nougaro)


- Pour Toi, un “bon vin” c’est quoi?

Celui qui t’élève un peu plus l’âme, te fait vibrer (au sens énergétique et émotionnel), et surtout celui que tu termines en disant : « déjà ? ». Une aventure intérieure qui repousse tes sensations et te fait découvrir un peu plus ce que tu es.

« Les copains d’abord… »
(Brassens)


- Quels sont tes derniers coups de cœur de dégustation ?

Fanfan Ganevat dans le Jura, Cyril Alonso en Mâconnais, Gideon Beinstock du Clos Saron en Californie, Helen Durand (avec ses Adrès 2004 évidemment !), Overnoy 99 en blanc, Rachais 2002 de Francis Boulard, l’Infidèle 2001 (père d’Olivier Jullien), Bernaudeau en Anjou, Joséphine de Gille Azam (Limoux), Cuvée des Célestins 2001 (Henri Bonneau), Morgon 2006 (Marcel Lapierre), Coume Gineste 2001 (Gauby), La Valinière (Barral)… Y en a tellement eu pendant ce dernier mois que j’en oublie.




- Quel(s) autre(s) région(s) viticole apprécies-tu?

Toutes, quand les vignerons sont sincères.


- Tes projets ?

Continuer de marcher sur ce chemin un bon bout de temps et cultiver notre jardin hédoniste.

« M’effacer… »
(Abd Al Malik)


- Pour terminer, parles nous d’un accord met et vins qui fonctionne ?

Là, c’est plus mon boulot. C’est aussi ça la magie du vin. C’est qu’il fait parler l’imagination de chacun en terme de goût. A vos fourneaux maintenant.


Un grand merci à Jean-Philippe de s’être prêté au jeu, j’en suis extrêmement touché.

Exercice délicat et périlleux, il s’y est prêté avec attention, et s’est mis à nue sans retenu.

Je suis heureux d’avoir découvert un garçon attachant et un jeune vigneron talentueux (merci Laurent).

Pour terminer, les vins de Jean Philippe sont disponibles ICI. Pour les avoir tous goûté, allez-y, il n’y a rien à jeter, enfin….si, dans votre gosier. Lire ICI un compte rendu de dégustation des vins du Domaine Padié.



Publié dans Rencontre

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Laura 23/12/2008 19:48

Super cet interview, donne envie d'en savoir/goûter plus...